Lola et Luc - Chapitre 1 - La rentrée.
- 5 nov. 2021
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Dernière mise à jour : 6 avr.
La vie étudiante n’a que des avantages.
Du moins pour ceux qui osent s’y abandonner.
Dès le premier jour de fac, le hasard place Lola sur le chemin
de Luc.
Elle est lumière, mouvement, promesse — une jeune fille
habitée par mille élans.
Lui se laisse happer par sa désinvolture comme on suit un
vent chaud, sans résistance.
Très vite, ils ne se quittent plus.
Ensemble, ils traversent Montpellier comme on traverse un
rêve, le cœur ouvert, affranchis des règles et des contours trop
étroits du monde.
Et sans même s’en apercevoir, au détour de leurs propres
chemins,
Chacun rencontre l’amour, comme une évidence silencieuse.
Chapitre 1— La Rentrée.
C’est début septembre. Il fait encore très beau, très chaud à Montpellier.
Je m’approche d’un large portail en fer. Juste à côté, une enseigne en bois surplombe un mur de béton :
« Université Paul-Valéry – Arts et Lettres – Langues et Sciences humaines ».
C’est ma première année à l’université. Cette rentrée m’excite au plus haut point. Seul, dans une grande ville inconnue : c’est la liberté. Une liberté éclatante, presque vertigineuse. J’ai la banane, une énergie folle qui me traverse.
Je suis inscrit en histoire de l’art, une discipline que j’ai choisie comme on choisit une promesse. Le cinéma, le théâtre, la musique, les livres, la peinture… tout ce qui touche à l’art m’attire, m’appelle, me happe.
Je m’arrête au pied des premières marches. Il y a foule. Des étudiants, des étudiantes, une jeunesse vibrante qui bruisse sous le soleil.
Les filles, surtout. Elles semblent éclore d’un seul coup, comme si le passage du lycée à la fac les avait révélées. Robes légères, parfums d’été, éclats de rire, elles sont toutes autour de moi comme des fleurs apportées par le vent méditerranéen.
Et moi : je regarde, je m’émerveille, je me laisse envahir.
J’aime cette effervescence, ces présences, ces parfums qui réveillent mes matins.
Peut-être que le bonheur commence là.
Peut-être que c’est ça, la vraie vie.
— Oups ! pardon !
— Aah !
Je m’étale sur les escaliers. Quelqu’un m’a bousculé avec force, m’extirpant brutalement de mes rêveries.
— Je suis vraiment désolée. Je ne t'avais pas vu.
Une voix féminine...
Ma vue se brouille. Une douleur vive me brûle les genoux et les coudes.
— Merde ! dis-je dans un désarroi le plus total.
J’imagine mon corps étendu sur les larges marches de béton : la honte m’envahit.
Autour de moi, les rires doivent fuser.
Une main, soudain, attrape mon bras et tente de me relever.
La voix reprend :
— Oh mon dieu ! je suis vraiment une gourde, j'ai dû te faire mal ? ça va ?
— Non c'est moi qui m'excuse. C’est moi qui n'avance pas et qui bouche le passage.
Je me relève difficilement.
La gourde m’a fait mal. Vraiment mal.
Mes mains me lancent, mes coudes brûlent. Mes genoux sont une épreuve incommensurable.
J’ai l’impression que tout le monde me regarde.
Enfin… je n’en sais rien. Je garde la tête baissée, pour ne pas voir que je suis devenu le divertissement de la rentrée.
J’ai chaud. Terriblement chaud. Je sens la rougeur me monter au visage, une confusion brûlante.
Je frotte mes mains pour retirer les petits gravillons incrustés dans ma peau. Le sang apparaît. Misère.
Ma chemise blanche, toute neuve, à manches courtes… déjà marquée de gouttes rouges.
Et puis je m’aperçois que la gourde est accroupie devant moi, concentrée, en train de retirer délicatement les gravillons plantés dans mes genoux :
La honte.
Mon bermuda en toile beige semble avoir été épargné : quelques poussières, rien de plus — ouf. Lui aussi est neuf, acheté la semaine dernière… quelle veine.
Elle s’affaire à ôter, un à un, les petits cailloux incrustés dans ma peau.
Je n’aperçois que ses cheveux ondulés, à mi-chemin entre le brun et le roux — cette nuance que j’aime tant : auburn.
Ses gestes sont d’une douceur inattendue… Alors, ma gourde devient princesse.
La douleur s’efface peu à peu.
Son parfum, sucré et fruité, accroche mon cœur. Je ferme les yeux. Tout vacille doucement.
Quelque chose en moi s’emballe, une chaleur diffuse, troublante.
Je me recentre. J’essaie de respirer, de penser à autre chose qu’à elle… trop tard.
Je suis comme ivre — et c’est à la fois innocent et bouleversant.
Ouvre les yeux, bon sang. J’obéis. La lumière du soleil m’éblouit davantage. Mon ventre se noue.
Je la regarde.
Elle sort un foulard rose de son sac et éponge délicatement les petites gouttes de sang sur mes genoux.
Puis elle relève la tête et me dit :
— Oh là là… je suis vraiment, vraiment désolée ! Ne bouge pas, je vais enlever les petits cailloux dans ta plaie. Dis-moi si je te fais mal…
— Euh, non… mais…
Ses yeux sont d’un brun très clair. Ils brillent… j’ai l’impression d’y voir mon âme s’y jeter.
Encore une fois, calme-toi, Luc.
Une chaleur soudaine me traverse, incontrôlable. Mauvais timing. Je ne porte jamais de sous-vêtements et, à cet instant précis d’une journée ordinaire, c’est une erreur monumentale.
Une gêne apparaît, visible.
Je jette un coup d’œil discret autour de moi… Plus personne ne nous regarde. Ouf. L’agitation de la chute est retombée. Les étudiants passent à côté de nous sans même nous remarquer.
Heureusement, ma large chemise blanche dissimule ce trouble naissant.
— Voilà ! J’ai enlevé le plus gros, dit-elle en relevant la tête.
Sous ma chemise, elle devine le trouble qui m’envahit. À travers le tissu fin de mon bermuda, rien n’échappe vraiment.
Elle rougit aussitôt. Son regard croise le mien. Je rougis à mon tour.
Ses pommettes s’arrondissent, un léger sourire complice se dessine. Je brûle.
Ses lèvres sont roses, brillantes comme un bonbon délicatement sucré. J’en peux plus.
Elle effleure maintenant mes jambes, retirant les dernières poussières du bout des doigts. Sa main glisse à peine sur ma peau, frôle ma légère pilosité brune…
Et je me dis qu’elle a compris.
Que je ne suis plus tout à fait maître de moi.
Que quelque chose, en moi, a déjà basculé.
Je tremble de tout mon corps. Une tension me traverse, incontrôlable, presque par à-coups.
Elle remonte doucement, s’attardant à retirer les poussières sur mon bermuda. J’ai l’étrange impression qu’elle y prend un certain plaisir.
Je la surprends à regarder, presque malgré elle, cette bosse qu’elle feint d’ignorer tout en poursuivant sa tâche. Une curiosité discrète, troublante.
Puis, du bout de la main, elle effleure le tissu. Une caresse à peine appuyée, mais qui suffit à me faire vaciller davantage.
Je sens mon corps réagir aussitôt, malgré moi.
Nos regards se croisent. Ses yeux brillent d’une lueur nouvelle, indéchiffrable.
Puis, comme prise de court par elle-même, elle se ressaisit brusquement et se relève d’un coup.
Elle reprend son souffle. Ça la rend encore plus mignonne.
Elle est un peu plus petite que moi, de quelques centimètres à peine. Elle porte un top bleu clair qui dessine avec finesse les courbes sûres de son corps.
Je me surprends à laisser mon regard glisser, une fraction de seconde, vers sa poitrine. Quel impoli…
Le tissu léger laisse deviner plus qu’il ne montre. Une silhouette naturelle, libre.
Je détourne les yeux, troublé par mes propres pensées.
Elle porte aussi un mini-short en jean et une paire de baskets blanches, simples, lumineuses — à son image.
— Euh… ça va mieux ? balbutie-t-elle.
— Oui, et c’est grâce à toi. Donne-moi ton mouchoir sale, je vais le jeter à la poubelle.
— Ce n’est pas un mouchoir, c’est mon foulard ! Oh… mais tu saignes aussi du coude.
— Non, ça va. Regarde, c’est fini. Une croûte s’est déjà formée.
— Je m’excuse encore de t’avoir bousculé. Je ne regardais pas devant moi, je fouillais dans mon sac à main en marchant… C’est ma faute. En plus, le jour de la rentrée, tu n’avais pas besoin de commencer ta journée en allant à l’infirmerie.
— Mais, je ne veux pas aller à l'infirmerie.
— Si, il le faut pour désinfecter les plaies. C’est important d’enlever les microbes. Viens avec moi. Je ne te laisserai pas tranquille tant que tu ne seras pas soigné. Je ne me le pardonnerais pas si tes blessures s’aggravaient.
Elle récupère son sac marron en bandoulière et noue son foulard rose à l’une des anses.
— Je suis désolé, j’ai sali ton beau foulard.
— Ne t’inquiète pas, je le laverai en rentrant ce soir. Moi, c’est Lola. Et toi ?
— Luc.
Nous voilà partis vers l’infirmerie.
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